Adnan est pharmacien

Il relate les événements passés avec une précision étonnante. Les heures, le temps des trajets, la météo… Toutes les variables sont réunies pour rédiger une odyssée rondement menée. « C’est mon histoire, après tout », sourit-il.

Adnan est pharmacien depuis 2007, dans la Vieille ville de Damas. Avec sa femme, et ses trois enfants, il vit dans la banlieue de la capitale syrienne. La nuit, il officie comme manager de voituriers dans un centre commercial, histoire d’arrondir les fins de mois.

Puis arrive la guerre civile, en mars 2011. Damas, tout comme la route qui mène Adnan chez lui, sont prises entre deux feux. Ceux de l’Armée syrienne libre (ASL), et des forces pro-gouvernementales. Plus question de rentrer chez lui en semaine, « les chiens dévoraient les cadavres sur le bord du chemin ». Ses nuits, il les passe dans son échoppe du centre ville, « je ne rentrais que le week-end, du vendredi matin, au dimanche matin », précise-t-il.

Puis, un 1er octobre 2014, les forces pro-gouvernementales l’emmènent. Son crime ? Avoir fourni des médicaments en douce aux populations victimes d’un massacre par les milices pro-Assad en 2012, à Daraya, ville de la banlieue sud de Damas et fief de la résistance.

Quatre mois et demi plus tard, il est libéré sous caution. De retour chez lui, il n’en sortira plus pendant 7 mois : « Lorsque j’allais me coucher, les souvenirs de ma période en prison me revenaient, me hantaient ». De réflexion en discussion avec sa famille, il prend une décision le 11 septembre 2015. Il rejoindra ses frères partis un an plus tôt à Manchester, en Angleterre.

Un mois de voyage

Adnan franchit la frontière libanaise ce même 11 septembre. Le lendemain, il embarque à Tripoli, ville du Nord du Liban, pour Mersin, en Turquie, où il reste cinq jours. Le temps de trouver un passeur qui lui propose de rejoindre les côtes européennes pour 1200$.

« C’était un bateau minuscule. Nous étions au minimum 45, 50 dessus, et maximum… Je ne saurais le dire. A son bord, hommes, femmes et enfants étaient terrifiés, pendant les 1 h 30 de traversée. »

Il passe sa première nuit européenne dans la rue, sur l’île de Mytilène, avant de rejoindre un camp où il récupère une carte de séjour sur le sol européen. De là, Adnan rembarque sur un bateau qui le mène à Athènes : « Onze heures de voyage. Mais ce qui m’a le plus marqué lors de ce trajet, ce sont les sanglots des enfants, traumatisés par la barque sur laquelle ils étaient montés en Turquie, alors que ce sur ce bateau, ils étaient en sécurité. »

Depuis la capitale grecque, tout va très vite. Un bus jusqu’en Macédoine, un train au départ de la Serbie, la Croatie, la Hongrie, l’Autriche et une nuit au devant de la frontière allemande. Après une fouille au corps, il l’a franchie, et est envoyé dans le camp de Mannheim où il demeure 3 jours.

Mais, déterminé à rejoindre les côtes anglaises, il prend un aller simple pour Strasbourg et arrive sur le territoire français le 1er octobre. Un nouveau train le mène à Paris, où il passe la nuit devant la Gare du Nord, afin de sauter dans le premier train en partance pour Calais, à 5 heures du matin.

« Calais, c’est totalement différent »

Son périple, il l’a financé grâce à ses économies et des dons de sa famille. Mais une fois arrivé dans la « Jungle », Adnan est fauché. Les problèmes commencent.

« Lorsque j’ai vu le camp pour la première fois… Cela a été un choc. Comme si quelqu’un me tirait dessus. Le minimum vital n’existe pas là-bas. L’attente pour la douche, l’attente pour manger… C’est simple, à Calais, dès qu’il y a une queue, tu la suis, sans savoir pourquoi. »

Durant ces 5 mois à Calais, il trouve une aide dans l’association La Vie active, organisation d’intérêt public financée à hauteur de 18 millions d’euros par l’Etat français et l’Union européenne pour la construction de centres d’accueil provisoires dans le campement. Dans le bidonville, chacun est traité au même tarif, qu’importe la nationalité, qu’importe le statut social d’origine.

Cinq mois durant lesquels il essaie inlassablement de rejoindre Manchester. A passer des nuits, collé aux rails de train en direction de Londres, pour pouvoir le prendre au vol. Il y voit certains de ses comparses perdre la vie en tentant leur chance. Le temps passe, les tentatives et les risques sont vains, et les affrontements avec les forces de l’ordre hebdomadaires.

« Je me souviens d’une discussion avec un C.R.S.. Il m’a demandé de bien vouloir retourner dans la Jungle. Fatigué, je lui ai répondu que je n’étais pas un singe pour vivre dans une jungle. Que j’avais des enfants, une femme, et un travail, tout comme lui. Il a esquissé un sourire, puis m’a laissé passer… »

En février, Adnan craque. Epuisé, et malade, « le froid me rongeait les genoux et ma femme me demandait d’arrêter depuis la Syrie », il se tourne vers l’une de ses connaissances à Toulouse. Cet ami vit dans la Ville rose, avec sa famille. Il lui demande comment est la météo, comment est la vie là-bas…

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©Paul Lorgerie

Sans le sous, son ami lui réserve un billet de bus qu’il lui envoie sur l’application WhatsApp. Le jour de son départ fut le jour du démantèlement de la zone sud du camp par les Autorités. Le 29 février.

Un nouveau départ

Il pose le premier pied à Toulouse le 1er mars, à 6 h 30. Hébergé à Saint-Michel jusqu’au 25 mai, il trouve refuge chez les bénévoles de l’association Syrie Solidarité, association toulousaine qui soutient les populations civiles en Syrie et les associations qui luttent pour la liberté, la démocratie et le respect des droits humains dans leur pays.

Le 10 mars, il formule sa demande d’asile à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), qu’il envoie en français le 21. Selon Flor Tercero, avocate et présidente de l’Association de Défense des Droits des Etrangers (ADDE), seulement 25% de ces demandes sont validées.

Dans l’expectative, les procédures prenant 6 mois en moyenne, Adnan a commencé à apprendre le Français aux côtés de l’association Le Croissant Fertile. Plein d’espoir, il n’attend qu’une chose : obtenir le droit d’asile afin de faire venir ses 3 enfants et sa femme, qu’il n’a pas vu depuis maintenant plus d’un an.

*Son nom a été modifié à sa demande

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